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Le vin en grand, sans chichi mais avec panache
Si votre esprit s’envole tout de suite aux bulletins météo en entendant « climat », préparez-vous à un choc (œnologique, pas thermique). En Bourgogne, ce mot recèle une toute autre signification, bien plus précise, presque obsessionnelle : il désigne un bout de terre unique, délimité, doté de sa propre personnalité. Oubliez le nuage et la pluie, ici, le « climat » est l’équivalent bourguignon d’un trésor topographique.
À Gevrey-Chambertin, à Puligny-Montrachet, à vos pieds s’étendent ces parcelles qui définissent, mieux que n’importe quel discours, la réputation planétaire de la Bourgogne. Mais pourquoi tant parler de ces « climats » et pas simplement de « parcelles », ni même de « crus », comme ailleurs ?
Les climats, ce sont des parcelles cadastrées, parfois minuscules (un demi-hectare à peine !), dont les contours n’ont pas bougé depuis des siècles. La Bourgogne, terre de juristes insomniaques et de moines érudits, a commencé ce découpage dès le Moyen Âge. Ce sont les moines cisterciens de Cîteaux dès le XI siècle et plus tard les ducs de Bourgogne qui cartographient ces morceaux de vignes avec une minutie d’orfèvre (Les Climats du vignoble de Bourgogne - Association).
Chaque climat, c’est un puzzle géologique, climatique, topographique, hérité de négociations, de partages familiaux, et surtout d’une notation patiente des différences de goût entre chaque parcelle, génération après génération.
La force de la Bourgogne, c’est d’avoir poussé le concept de terroir à son sommet, et même un peu plus loin. Là où Bordeaux imagine des « châteaux » sur de vastes propriétés, la Bourgogne préfère cultiver l’art de la nuance sur 50 mètres de large.
Le sol, l’exposition au soleil, le vent qui s’infiltre dans la vallée, le drainage naturel, et même la composition minérale sur seulement quelques dizaines de centimètres : tout est scruté, pesé, dégusté, cartographié. Ce fractionnement extrême, c’est tout sauf un snobisme : dégustez un même cépage (Pinot noir, Chardonnay), planté à 200 mètres de distance, vous obtenez deux vins radicalement différents.
Vous entendez parfois parler de « cru » chez vos voisins bordelais et vous vous demandez en quoi le « climat » bourguignon est si original ? Petite précision utile :
En Bourgogne, les climats sont même utilisés pour définir les célèbres « crus » :
Dans l’usage local, le climat, c’est le nom que l’on peut lire sur l’étiquette, gravé dans la pierre, parfois même sur les murs entourant les vignes (allez faire un tour du côté de Nuits-Saint-Georges, levez le nez…).
C’est là que la magie bourguignonne opère. Dire à un vigneron bourguignon qu’un « Chambertin » est identique à un « Clos de Bèze » (soit les deux joyaux de Gevrey), c’est risquer l’excommunication œnologique : chaque climat a sa propre histoire, sa propre structure de sol (argilo-calcaire, marne, graviers…), parfois même sa petite mythologie et ses secrets de culture.
Le climat, en Bourgogne, c’est la racine de l’idée de terroir. Il explique l’incroyable complexité gustative de la région. Et ce n’est pas un hasard si les « Climats du vignoble de Bourgogne » sont, depuis 2015, inscrits au Patrimoine mondial de l’UNESCO (UNESCO) : ce mode de découpage et de management du vignoble est purement unique au monde.
La Bourgogne compte à ce jour :
Chaque climat possède sa fiche d’identité, aujourd’hui parfaitement tracée : un nom (souvent poétique ou descriptif comme « Les Genevrières », « Clos des Mouches » ou « Les Epenots »), une surface, des données géologiques, une altitude, une exposition… et souvent une légende associée.
Exemple concret : Le climat « Clos des Lambrays », à Morey-Saint-Denis, s’étend sur 8,66 ha, il est géré principalement par un seul domaine (Domaine des Lambrays) – unicité rare en Bourgogne ! Tandis que « Les Perrières » à Meursault, fractionné entre de multiples petits propriétaires, propose autant de styles de Meursault qu’il existe de mains pour les élever.
Voici pourquoi lire une étiquette de vin de Bourgogne peut parfois sembler relever de la cryptographie. Sur une même bouteille, vous pouvez lire :
Exemple : Chassagne-Montrachet 1er Cru « Les Caillerets », Domaine X Ici, « Les Caillerets » est un climat, il est classé Premier Cru, dans l’aire de Chassagne-Montrachet. À l’inverse : Corton « Clos du Roi » Grand Cru, Domaine Y « Clos du Roi » est le climat, Corton est l’appellation Grand Cru.
Cela donne à chaque bouteille bourguignonne une quasi-carte d’identité, mais attention, certains climats sont partagés par plusieurs domaines, et tout l’art est aussi dans la main du vigneron qui les travaille.
La Bourgogne, c’est ce drôle de pays du vin où l’on se dispute la paternité d’un mètre carré de vignes, où chaque climat est un sujet de passion, d’émotions, parfois de disputes de famille. On y élève le détail au rang d’art, on y célèbre la nuance comme nulle part ailleurs.
Comprendre la notion de « climat », c’est comprendre ce qui fait vibrer les vignerons de la Côte d’Or, c’est goûter à cette idée très française (et bourguignonne en particulier) que la diversité, ce n’est pas l’affaire de continents, mais de quelques rangs de vigne bien orientés sur une colline.
Une première gorgée d’un Montrachet bien mûr ou d’un Vosne-Romanée « Les Suchots », et vous voilà soudain géologue, poète, détective et voyageur.
Une raison de plus pour s’initier à la Bourgogne et, qui sait, tomber, vous aussi, dans la formidable obsession des climats.